Et si l’histoire de l’horlogerie avait suivi un autre chemin ? Et si certaines inventions oubliées n’avaient jamais été abandonnées ? C’est autour de cette idée particulièrement séduisante que LEGARE construit son identité. Pour son premier chapitre, la jeune maison suisse ressuscite une étonnante montre de poche à double balancier imaginée en 1932 par Albert-Gustave Piguet. Mais plutôt que de la reproduire, elle imagine ce qu’elle aurait pu devenir près d’un siècle plus tard. Voici la LEGARE Chapter 1 AGP Inverted.

Il existe plusieurs manières de créer une marque horlogère. On peut inventer une histoire, chercher une esthétique immédiatement identifiable ou tenter de proposer une nouvelle complication. Wei Koh et Guillaume Tetu ont choisi une quatrième voie : partir à la recherche de chemins que l’histoire de l’horlogerie aurait pu emprunter… mais qu’elle a finalement délaissés.
Une forme d’archéologie mécanique, en somme.
C’est d’ailleurs ainsi que les fondateurs de LEGARE aiment définir leur démarche : retrouver des possibilités horlogères oubliées puis leur donner une existence contemporaine. Le nom lui-même vient du latin legare, « transmettre en héritage ». Créée fin 2024 et installée à La Chaux-de-Fonds, la maison entend donc bâtir chacune de ses créations autour d’un « Et si ? ».

Et pour ouvrir son premier chapitre, elle est allée chercher une histoire particulièrement savoureuse.
Albert-Gustave Piguet avant Lemania
Le nom d’Albert-Gustave Piguet n’est pas totalement inconnu des amateurs de belle mécanique. Il est intimement associé à Lemania, dont il devint directeur technique, et surtout au développement du fameux calibre CH 27, plus connu sous le nom de Lemania 2310. Une architecture qui connaîtra une descendance extraordinaire puisqu’elle donnera notamment naissance au calibre Omega 321 et animera quelques-uns des chronographes les plus importants de l’histoire horlogère.

Mais avant tout cela, Albert-Gustave Piguet fut un jeune élève horloger. En 1932, il n’a que 17 ans lorsqu’il étudie à l’École d’horlogerie de la Vallée de Joux. Dans le cadre de sa formation, il réalise une étonnante montre de poche équipée de deux grands balanciers bimétalliques indépendants associés à un différentiel mécanique. Le principe est aussi intellectuellement élégant que mécaniquement ambitieux : plutôt que de confier la marche de la montre à un seul oscillateur, deux balanciers travaillent indépendamment. Le différentiel se charge ensuite d’établir une moyenne de leur marche avant de transmettre cette information au rouage. Six montres de ce type seulement auraient été réalisées entre 1932 et 1934, dans trois dimensions différentes de mouvements. Une expérimentation remarquable… qui ne connaîtra pourtant aucune véritable descendance industrielle. Du moins pas immédiatement.

Une idée qui n’a jamais complètement disparu
L’intérêt de cette histoire dépasse largement la seule personne d’Albert-Gustave Piguet. Ces montres-écoles à deux balanciers et différentiel laissèrent une empreinte durable dans la culture horlogère de la Vallée de Joux. Plusieurs décennies plus tard, Philippe Dufour s’intéressa à son tour à ce principe lorsqu’il imagina sa célèbre Duality. Présentée en 1996, celle-ci utilisait également deux balanciers indépendants associés à un différentiel chargé d’en moyenner la marche. Il est dit que Dufour avait découvert le principe grâce à une montre-école de la Vallée de Joux avant de miniaturiser l’ensemble pour l’intégrer dans une montre-bracelet.

Voilà qui donne une profondeur supplémentaire au projet LEGARE. Car la Chapter 1 AGP Inverted n’est pas présentée comme la reproduction de la montre d’Albert-Gustave Piguet. Elle en propose une évolution imaginaire. La question posée par Wei Koh et Guillaume Tetu pourrait finalement se résumer ainsi : » Que serait devenue cette architecture si Albert-Gustave Piguet avait décidé, en 1932, d’en poursuivre le développement pendant près d’un siècle ? » La Chapter 1 AGP Inverted est leur réponse.

Deux cœurs, mais aucune résonance
Un premier regard sur la montre pourrait naturellement faire penser à certains garde-temps contemporains fonctionnant sur le principe de la résonance. Il n’en est rien. Les deux balanciers de la LEGARE demeurent indépendants. Ils ne cherchent ni à communiquer ni à se synchroniser. Chacun oscille à 21 600 alternances par heure, tandis qu’un différentiel planétaire reçoit leurs informations et en établit continuellement la moyenne. Le différentiel participe également à la répartition de l’énergie entre les deux oscillateurs. La distinction est importante.

Dans une montre à résonance, les oscillateurs vont chercher à entrer en interaction afin de synchroniser progressivement leurs fréquences. Ici, c’est précisément leur indépendance qui est recherchée. Le différentiel devient l’arbitre mécanique chargé de tirer parti de leur comportement respectif. Deux cœurs, donc, mais un seul pouls transmis aux aiguilles. Et c’est probablement là que la Chapter 1 devient réellement passionnante.
Une mécanique complètement retournée
LEGARE ne s’est pas contentée de miniaturiser le principe de 1932. Le calibre LC1–AGP–01 a été inversé afin de placer ses deux organes réglants côté cadran. Le spectacle mécanique devient ainsi partie intégrante de l’affichage. Les deux balanciers occupent la partie inférieure de la montre tandis que le barillet prend place au-dessus d’eux. Le centre du barillet et ceux des deux balanciers dessinent un triangle presque parfait, tandis que le train de rouages s’organise verticalement au cœur du mouvement. Le différentiel vient finalement commander la petite seconde placée à 6 heures.

Ce mouvement apparent aurait facilement pu sombrer dans une démonstration mécanique désordonnée. Ce n’est pas le cas. Une bague en saphir permet de conserver une véritable lecture de l’heure avec minuterie imprimée, chiffres romains et index appliqués. Les aiguilles en acier bleui et poli miroir se détachent nettement au-dessus de cette architecture particulièrement démonstrative. La mécanique n’est donc pas seulement montrée. Elle devient le cadran.
Des échappements de tourbillon pour gagner quelques précieux millimètres
Faire cohabiter deux balanciers dans une montre de 37,5 mm constitue évidemment une difficulté supplémentaire. LEGARE et Purtech, son partenaire mouvement, ont pour cela retenu une architecture pour le moins inhabituelle : chacun des deux balanciers est associé à un échappement à ancre disposé latéralement, une construction habituellement rencontrée dans certains tourbillons ou dans d’anciens mouvements destinés aux concours de chronométrie. Cette disposition permet d’obtenir un calibre de seulement 13 lignes, soit 29,33 mm, suffisamment compact pour entrer dans le boîtier retenu par la marque.

LEGARE affirme qu’il s’agit de la première utilisation de deux échappements de ce type simultanément dans une même montre. Les deux spiraux adoptent par ailleurs des courbes terminales de type Breguet ou Phillips et sont montés dans des directions opposées à 180 degrés, avec l’objectif de réduire certaines erreurs de position liées au développement non parfaitement concentrique du spiral. Voilà de la vraie matière horlogère.
37,5 mm : la complication sait aussi rester élégante
L’autre excellente surprise vient des proportions. La Chapter 1 AGP Inverted est logée dans un boîtier en titane Grade 5 de 37,5 mm de diamètre pour seulement 9,95 mm d’épaisseur, verres saphir compris. Son étanchéité est annoncée à 5 ATM. À une époque où certaines démonstrations de Haute Horlogerie ont longtemps considéré qu’une mécanique complexe justifiait automatiquement des boîtiers imposants, cette relative discrétion mérite d’être soulignée.

La silhouette reprend certains codes des boîtiers réalisés à la main dans les années 1930 et 1940 : lunette étagée, flancs particulièrement présents, cornes anguleuses et jeu de surfaces polies ou satinées. Le résultat possède un petit parfum rétro sans jamais tomber dans la montre néo-vintage. Et le titane vient rappeler que nous sommes bien en 2026.
Elegant ou Darth : deux interprétations d’un même mouvement
Deux versions inaugurent ce premier chapitre. La Chapter 1 AGP Inverted Elegant présente son mouvement en maillechort non traité. Les ponts arborent des Côtes de Genève tandis que les anglages et les fraisures bénéficient de surfaces polies miroir. La Darth, nettement plus contemporaine dans son expression, adopte un traitement au rhodium noir sur une surface finement sablée, toujours contrastée par les anglages et fraisures polis miroir.

Ce ne sont donc pas simplement deux couleurs. Les deux montres possèdent des personnalités sensiblement différentes. Elegant entretient davantage le dialogue avec la pièce historique et l’horlogerie traditionnelle de la Vallée de Joux. Darth transforme la même construction mécanique en objet beaucoup plus graphique et presque futuriste. Dans les deux cas, la finition semble avoir été placée très haut dans le cahier des charges. Les ponts d’échappement présentent notamment de véritables angles rentrants réalisés à la main. Les anglages sont larges et polis miroir, tout comme les fraisures entourant les têtes de vis. Plusieurs éléments en acier reçoivent également un poli noir spéculaire. Une manière élégante de rappeler qu’une idée ancienne n’a de véritable intérêt aujourd’hui que si son exécution est au niveau de son histoire.
Une Haute Horlogerie suisse en réseau
LEGARE joue également cartes sur table concernant la fabrication de sa montre. Et c’est suffisamment appréciable pour être souligné. Le calibre est développé et produit avec PURTEC / TEC Group. Le boîtier et la boucle sont usinés par UM2, avant d’être terminés par Polissage des Franches-Montagnes. Les cadrans proviennent de FABRIKA, les composants en saphir de SEBAL et les aiguilles de WAEBER HMS.

Le développement produit, l’approvisionnement, l’assemblage final et le contrôle qualité sont coordonnés par GLS2F à La Chaux-de-Fonds. La marque précise que l’ensemble de ces partenaires est situé dans un rayon d’environ 100 kilomètres autour de Neuchâtel. LEGARE apporte encore deux précisions : les bracelets sont réalisés par Jean Rousseau, tandis qu’Alfred Chan est crédité comme partenaire pour le design. Cette transparence est intéressante. Elle rappelle surtout une réalité de l’horlogerie suisse indépendante qu’avait révélée en son temps Maximilian Büsser : savoir réunir les meilleurs spécialistes autour d’un projet est aussi un savoir-faire.
Wei Koh et Guillaume Tetu, deux profils complémentaires
Cette capacité à fédérer n’est évidemment pas étrangère aux parcours des deux fondateurs. Wei Koh est l’une des figures les plus connues de la presse horlogère internationale. Fondateur de Revolution et de The Rake, il évolue depuis un quart de siècle au contact des marques, des horlogers indépendants et des collectionneurs. Guillaume Tetu connaît quant à lui l’industrie de l’intérieur. Cofondateur et ancien CEO de Hautlence, ancien responsable mondial des activités montres et joaillerie de Ralph Lauren, il dirige aujourd’hui GLS2F, société spécialisée dans le développement horloger.


L’association des deux explique sans doute beaucoup de choses dans cette Chapter 1. À l’un la culture horlogère, la connaissance des collectionneurs et cette obsession pour certaines histoires méconnues. À l’autre l’expérience du développement et de l’industrialisation d’un projet horloger complexe. Le résultat n’est pas une montre créée pour raconter artificiellement une histoire. C’est l’histoire qui semble ici avoir provoqué la création de la montre.
Cinquante montres pour ouvrir le premier chapitre
Chacune des deux versions sera produite à 25 exemplaires numérotés, soit une production totale limitée à 50 montres pour ce premier chapitre. Le tarif est fixé à 81 944 CHF hors taxes. Le calibre à remontage manuel comporte 34 rubis et offre une réserve de marche annoncée à plus de 50 heures. Nous entrons donc immédiatement dans le territoire de la Haute Horlogerie indépendante et de la microproduction. Mais la véritable question n’est peut-être pas tant de savoir si cette première LEGARE est chère. Elle est plutôt de savoir ce que la marque réussira à faire de son concept.


À la recherche du temps… qui n’a jamais existé
Car cette Chapter 1 AGP Inverted possède finalement quelque chose de plus intéressant encore que son double balancier. Elle installe une idée.
L’horlogerie adore regarder son passé. Les rééditions, hommages et réinterprétations sont devenus monnaie courante. LEGARE propose une démarche sensiblement différente : ne pas reproduire ce qui a existé mais imaginer ce qui aurait pu exister. Voilà pourquoi cette Chapter 1 pourrait presque être qualifiée d’uchronie horlogère. Albert-Gustave Piguet a bien conçu sa montre de poche à double balancier en 1932. Mais la montre qu’elle aurait pu engendrer après neuf décennies de développement continu n’a jamais existé. LEGARE vient de l’inventer.

Cette première réalisation ne plaira probablement pas à tout le monde. Sa mécanique très présente, son positionnement tarifaire ou encore l’extrême confidentialité de sa production en font naturellement un objet destiné à quelques collectionneurs avertis. Mais elle possède une qualité beaucoup plus rare : elle donne envie de connaître la suite. Car après avoir ouvert un premier chapitre consacré à Albert-Gustave Piguet, une seule question demeure désormais : Quelle autre idée oubliée de l’histoire horlogère LEGARE ira-t-elle chercher pour écrire le chapitre suivant ?



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